Bourrasque



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  • Nationalité:Française
  • Type:Torpilleur
  • Coulé le: 30 mai 1940
  • Position: 51.14.964 N / 2.33.026 E
  • Profondeur max: 25m
  • Taille: 105.77 x 9.64 x 4.30 mtrs




  • Histoire - Circonstances:
  • Le 30 mai 1940 au matin, le torpilleur français Bourrasque (C.F. Fouqué) arrive à Douvres, en provenance de Cherbourg, en compagnie des torpilleurs français "Bouclier" (C.F. de la Fournière), "Branlebas" (C.C. de Cacqueray) et "Foudroyant" (C.C. Paul Fontaine). A 09h30, il reçoit l'ordre de se joindre au "Bouclier" et au "Branlebas" pour rallier Dunkerque. Ils arrivent à 14h 15 au quai Félix Faure encombré d'une foule de soldats et de marins. L'embarquement commence aussitôt, 300 hommes de troupe et 7 à 800 hommes provenant de divers services montent à bord de la Bourrasque. Le torpilleur appareille vers 15h00 suivi du "Bouclier" et du "Branlebas" qui ont embarqué chacun environ 300 hommes. Prenant la route du nord appelé aussi "route Y", les trois bâtiments croisent le torpilleur "Foudroyant" venant de Douvres.
    Le Bourrasque filait à 28 noeuds afin de rester le moins de temps possible dans le champ de tir des batteries de Nieuport. Au moment ou le tir allemand se déclencha, un incident de chauffe fit tomber la vitesse à 15 noeuds.


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    Le Bourrasque gîte d'abord sur tribord.
    Photo fournie par René Alloin, source ECPA

    Un doute subsiste quand à savoir s'il s'agit d'un obus ou d'une mine qui coula le navire à 16h45. Toutefois, il semble peu probable qu'un seul obus (un seul choc) même de 150 mm puisse couler un tel navire (sauf un coup direct dans la soute à munitions). Il est donc plus probable qu'il s'agisse d'un contact avec une mine.


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    L'équipage du "Branlebas", qui suit à 1 500 mètres, entendit l'énorme explosion qui secoua l'arrière du navire. Dans la panique, les gens sautèrent à l'eau et dans les canots de sauvetage.
    Le commandant ordonne de faire passer la foule affolée vers l'avant dans le but de rééquilibrer le navire. Après s'être un moment incliné sur tribord, le torpilleur s'incline définitivement sur bâbord et chavire.


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    Photo fournie par René Alloin, source ECPA

    Le "Branlebas" se porte à son secours et recueille 520 passagers qu'il débarque à Douvres. Le sauvetage est également effectué par deux chalutiers anglais, le "Ut Prosim" et le "Yorkshire Lass" ainsi que par le "Naiad Errant" (commandé par le matelot de pont Samuel Palmer). Deux heures durant, ils prendront tous les risques pour recueillir 2 à 300 personnes, les autres périrent avec la "Bourrasque". Il y eut 16 tués et 250 à 300 disparus.



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    Chaloupe reconnaissable au "B" de la proue, chargée de rescapés.
    En arrière-plan, on voit un nageur isolé.
    Photo fournie par René Alloin, source ECPA

  • Historique:
  • Bâtiment de la classe "Bourrasque".
    Construit aux "Ateliers et Chantiers de France" (ACF) à Dunkerque.
    Marché 607 A du 21 février 1923. Mis sur cale le 12 novembre 1923.
    Le 1er décembre 1923, l'Amiral Barthes, commandant en chef des frontières maritimes de la Manche et de la Mer du Nord pose à DUNKERQUE le premier rivet du torpilleur.
    Lancé le 5 août 1925 sous le numéro 129.
    Armé pour essais le 15 août 1925.
    Entrée en armement définitif le 10 juillet 1926.
    Clôture d'armement et admis au service le 23 septembre 1926.
    Appartenait à la quatrième division de torpilleurs de Cherbourg, sous le commandement du Capitaine de Frégate Fouqué.

    Fin du navire: coulé le 30 mai 1940 par une mine et l’artillerie allemande.

  • Description sommaire:
  • Déplacement: 1 319 tW - 1 457 tonnes (normal) - 1 727 tonnes (pleine charge).
    Longueur: 105.77m, largeur: 9.88m, tirant d'eau: 3.80 m - 4.30 m (pleine charge).
    Propulsion:
    - 3 chaudières à petits tubes.
    - 2 turbines à engrenages Parsons.
    - 2 hélices.
    Puissance: 31 000 cv pour une vitesse de 33 noeuds.
    Combustible: 100 tonnes + 260 tonnes de surcharge.
    Autonomie: 2 300 milles à 14 noeuds (prévu 3000 miles à 15 noeuds).
    Armement à l'origine:
    - 4 canons de 130 mm/40 Mod 19 (4 tourelles simples) avec 440 obus.
    - 1 canon de 75 mm/50 AA Mod 22 avec 180 obus explosifs et 120 obus éclairants.
    - 2 mitrailleuses de 8 mm AA Hotchkiss Mod 1914 avec 20 500 cartouches.
    - 6 Tubes Lance Torpilles de 550 mm (2 affûts triples) avec 6 torpilles Mod 1929 D.
    - 2 grenadeurs à chaîne galle2 avec 20 grenades de 250 kg.
    - 2 torpilles remorquées Ginocchio (supprimées en avril 1933).
    - 2 projecteurs de 75 cm et 2 projecteurs de signalisation de 30 cm.
    Modifications en 1931:
    - remplacement du canon de 75 par 2 canons de 37 mm/60 AA (2 canons simples).
    Modifications en 1938-1939:
    - coloration des gerbes de l'artillerie principale.
    Modifications en 1939-1940:
    - remplacement des mitrailleuses de 8 mm par des canons jumelés de 13,2 mm.
    - 2 mortiers Thornycroft (Tempête, Tramontane et Trombe).
    Modifications au 1er trim. 1940:
    - le 3e canon de 130 mm sera supprimé sur tous les torpilleurs pour la stabilité
    (sauf Cyclone, Siroco et Tempête), par note du 30 janvier 1940.
    Modifications en mai 1940:
    -2 canons de 37 mm AA mod 33 (1 canon jumelé) (Mistral).
    Modifications après 1940:
    - 1 canon de 25 mm AA et 2 mitrailleuses de 13,2 mm AA.
    - suppression d'un affût triple TLT.

    Embarcations:
    - 1 vedette à moteur Baudoin de 7 m.
    - 1 canot à moteur Baudoin de 7 m.
    - 1 youyou à moteur Baudoin de 5 m.
    - 1 baleinière de 7 m.
    - 1 canot Berthon en toile de 3,60 m.
    - 1 plate de 3 m.

    Equipage:
    - 1 officier supérieur, 6 officiers subalternes.
    - 1 premier-maître mécanicien.
    - 6 maîtres, 17 seconds-maîtres.
    - 111 quartiers-maîtres et matelots (effectif de paix).
    L'effectif de guerre est porté à 9 officiers et 153 officiers mariniers, quartiers-maîtres et matelots.


  • Description Actuelle:
  • Seule une partie de l'épave est au dessus du sable à ce jour, principalement l'avant et une partie de la salle des machines. L'arrière à définitivement disparu.


    copyright Marius Bar

  • Divers:
  • La première tranche du programme naval Français prévoyait le 18 avril 1922 la construction entre autres de douze unités du type 'Bourrasque' et quatorze unités de type "L'Adroit".
    Aborde le torpilleur "L'Adroit" le 4 mai 1934.





  • Documentation:

  • Le Service Historique de la Défense est momentanément indisponible.

    Vous pouvez consulter les plans et photos de ce navire en consultant:
    Le service historique de la défense.

    Consulter les plans


    Récit de Mr Vermont, survivant du naufrage

    BOURRASQUE : Jeudi 30 mai 1940.

    Le mercredi 29 mai, dans la soirée, le chef de l'exploitation du port de Dunkerque, Mr Delattre, reçoit l'ordre de quitter Dunkerque. Le lendemain matin Monsieur Vermont, ingénieur des travaux publics de l'état, chef de bureau du directeur du port reçoit le même ordre ainsi que dix de leurs collaborateurs. Ils ont pour mission de se mettre dès que possible à la disposition du ministre des travaux publics. Vers onze heures, le Capitaine de Frégate Sticca, chef d'état-major de l'Amiral Abrial, autorise l'embarquement sur le Bourrasque. Le départ est prévu pour l'après-midi.

    "Laissons parler Mr Vermont"

    L'embarquement a lieu au quai des monitors. Quand j'y parviens vers treize heures, une marée humaine à peu près en ordre attend déjà sur le terre-plein. Des vagues de bombardiers allemands se succèdent sans interruption. De nombreuses bombes éclatent de tous côtés et nous nous abritons comme nous le pouvons.
    Vers 15h30 le et le Bourrasque entrent au port et accostent au quai des monitors. Les passerelles sont mises en place et l'embarquement se déroule rapidement mais sans bousculade. Une demi-heure plus tard, 8 à 900 personnes sont à bord: 100 hommes d'équipage, des fantassins, des artilleurs, des aviateurs, environ 25 civils, 3 à 400 rescapés. La moindre coursive est occupée et les officiers de bord éprouvent beaucoup de difficultés pour faire dégager les grenadeurs à sous-marins, les mitrailleuses contre les avions et les canons.
    Le départ a lieu vers 16 heures et le commandant reçoit l'ordre de rallier Cherbourg par la passe Est, celle de l'ouest étant truffée de mines. Le navire empruntera la passe de Zuydcoote, la rade de Nieuport, la passe de West-Hinder. Le Bourrasque part le premier suivi du Branlebas.
    Le temps est beau, la mer très calme, et les embarqués découvrent le spectacle sinistre des incendies gigantesques. Je reste sur le pont à tribord, au bord de la tourelle avant. Je perçois les rafales de mitrailleuses d'avions allemands tandis que le Bourrasque cherche lentement à gagner, entre les bancs de Flandres, la passe de Zuydcoote.
    A hauteur de Nieuport les batteries de côte récemment mises en place par l'ennemi font feu dans notre direction, heureusement sans nous atteindre.
    Le torpilleur file 25 noeuds et la côte disparaît à nos yeux. A bord l'angoisse du débat fait progressivement place à une certaine décontraction. Tout à coup, vers 17h45 une explosion retentit suivie d'une gerbe d'eau au milieu du navire à hauteur des machines. Le bruit court qu'il y a de nombreux tués sur le pont et dans les machines. Malgré les exhortations au calme prodiguées par les officiers, je me rends compte que le navire coule. Je me penche pour suivre de l'œil la couture la plus proche de l'eau: elle s'enfonce rapidement. Je regarde ma montre pour chronométrer l'enfoncement: 15 centimètres en quelques minutes.
    Personne ne semble se rendre compte de la gravité de la situation. Je me débarrasse de quelques vêtements et conserve mon pantalon et ma chemise et place mon portefeuille dans ma poche revolver. De la vapeur s'échappe de partout. Les vibrations de la machine s'arrêtent, le gouvernail est bloqué et le navire ne répond plus. L'inquiétude se répand très vite à bord.
    La gîte sur bâbord s'accentue. Tous se portent à tribord sur un ordre que je n'ai pas entendu. Cette fois chacun se rend compte que nous coulons. Il n'y a pas de panique mais une certaine résignation, peut-être un peu d'espoir car l'enfoncement est lent. Beaucoup se déshabillent, les marins de l'équipage capèlent leurs ceintures mais les passagers en sont dépourvus. Des Marins passagers sautent à l'eau, des soldats avec leur harnachement en font autant mais ils disparaissent. Les remous dans la masse sont plus profonds et plus rapides. Les militaires désemparés cherchent conseil auprès des marins: que faut-il faire ? Faut-il ou non sauter ?
    Le Bourrasque s'incline définitivement sur bâbord et nous ressentons les vibrations causées par l'entrée tumultueuse de l'eau à l'arrière.
    Une baleinière mise à l'eau se retourne. Le nombre des hommes à la mer devient de plus en plus grand. Ils nagent vers le Branlebas qui vient de mettre des embarcations à la mer mais celles-ci paraissent ridiculement petites et dérisoires pour la quantité d'hommes à sauver.
    En raison de l'inclinaison du navire il est de plus en plus difficile de se tenir, même à quatre pattes. On s'accroche aux tôles, à toutes les aspérités, aux câbles et à la rambarde tribord puisque c'est elle la plus au dessus du niveau de l'eau. Avec une perche que j'ai trouvé, je quitte tribord pour gagner bâbord en fendant la foule. Je bascule la perche par dessus bord et je saute. L'eau est froide, je fais bouchon, la tête émergeant du mazout. Je m'accroche à la perche avec le bras gauche et je cherche à m'éloigner. Le navire s'enfonce lentement avec ses emmurés et s'incline toujours davantage. Brusquement, le navire déverse à l'eau 4 à 500 occupants de la plage avant agrippés les uns aux autres.
    Hurlements, cris de terreur, cris inhumains, le navire jette à l'eau le Commandant Fouque debout sur le flanc tribord de la passerelle. Une soixantaine d'hommes s'agrippent aux rambardes de tribord qui émergent encore.mais les grenades sous-marines se mettent à exploser coulant une vedette mise à l'eau.
    Le Bourrasque se retourne la quille en l'air engloutissant les nageurs dans un remous et projetant à l'eau la soixantaine d'hommes accrochés à la rambarde tribord. Une trentaine d'entre eux grimpent sur la quille. L'arrière touche le fond(nous sommes sur un banc): le bateau s'immobilise, l'étrave émerge et pointe en l'air.
    Au milieu d'une épaisse nappe de mazout, les naufragés s'accrochent à tout ce qui flotte : radeaux, sacs, valises, tables, chaises, débris de toutes sortes. L'équipage du Branlebas, jette à l'eau tout son ameublement. Son Commandant se trouve devant un cas de conscience: le secteur est miné, et des avions allemands survolent le lieu de sinistre. Faut-il risquer la vie des 1100 hommes qui se trouvent à son bord pour un sauvetage problématique de quelques naufragés du Bourrasque?
    Le Branlebas s'éloignera et ne reviendra pas, pas d'autres bateaux, peu de côte à l'horizon, je crois que tout espoir est perdu. Sans m'en rendre compte, je tombe en congestion et reste agrippé sur la perche. Un voisin d'infortune: Beaumont s'occupera de moi et m'expliquera ce qui s'est passé ensuite.
    Vers une heure du matin, je me réveille dans un recoin de chalutier anglais.
    Neuf heures plus tard, je débarque à Douvres. La mer avait pris 500 de mes malheureux camarades. Elle en rejettera une partie sur les côtes depuis la Norvège jusqu'à Cherbourg.

    Extrait de l'article du " Nord-Maritime du 29 septembre 1942" .


    Fin tragique du torpilleur «BOURRASQUE» en Mai 1940
    racontée par un dunkerquois survivant
    de cet épouvantable naufrage.

    30 Mai 1940 !
    ------Dunkerque ne formait plus qu’un amas de ruines. L’évacuation était entreprise depuis quelques jours.
    ------A la caserne Ronarc’h, de nombreux marins français attendaient encore, venus d’un peu partout.
    ------A 9 heures du matin, le clairon sonne le contre-appel pour un ordre : «tout le monde en rangs par trois».«Prenez une musette et du linge de rechange pour quelques jours».
    ------Appel général, distributionvivres, établissement de listes et une heure et demie après, ces formalités terminées: «En avant, marche», vers le port, sous les yeux étonnés de ceux, peu nombreux, qui restaient encore encasernés.
    ------La petite troupe se dirige alors vers la gare maritime, sous un violent bombardement. Elle s’en va, sans savoir où, obéissant strictement à un ordre et ne connaissant pas les terribles heures qui l’attendent et qui furent, pour la majorité des marins la composant, les dernières de leur vie. En effet, ce groupe de marins était désigné pour embarquer sur les torpilleurs «Bourrasque» et «Branlebas». Le premier de ces bâtiments devait couler devant Dunkerque, entrainant dans la mort plus de 500 militaires, sur un total de 800 qu’il transportait.
    Louis Spitaels, rescapé du «Bourrasque» nous raconte son odyssée
    ------Parmi les militaires qui allaient s’embarquer ainsi, de nombreux Dunkerquois avaient pris place, certains trouvèrent la mort. D’autres, par contre, réussirent par miracle à échapper au naufrage.
    ------Nous avons rencontré un jeune Rosendalien, Louis Spitaels, quartier-maître à «Marine-Dunkerque», qui est un des rescapés du «Bourrasque». Il a bien voulu nous faire, de son odyssée, le récit que nous reproduisons ci-dessous:


    Photo privée. Le quartier-maître
    Louis Spitaels rescapé du "Bourrasque"

    ------C’est vers 10h30, le 30 mai, que nous quittâmes la caserne Ronarc’h. Nous ne savions pas où nous allions; et cependant, chacun de nous, à l’entendre, était bien renseigné. Nous devions embarquer; cela ne faisait aucun doute, car notre groupe se dirigeait vers le port. Pour nous mettre en route, nous avions profité d’une accalmie. La D.C.A s’était tue et ce ronronnement continuel des avions qui mettait nos nerfs à fleur de peau avait cessé. Nous arrivâmes bientôt à l’écluse Guillain, puis à la gare maritime. Partout, des visions d’horreur; des ambulances en flammes, des ruines fumantes, des cadavres calcinés. Le sol était couvert de débris hétéroclites.
    ------ Déjà à l’embarcadère, des troupes sont là. Aucun bateau n’est encore accosté, il est 11 heures. En attendant le bâtiment qui doit nous emmener, nous ramassons quelques blessés et les mettons à l’abri derrière des tas de briquettes de charbon. Nous enterrons également dans les trous de bombes les cadavres qui jonchent le sol. A un certain moment, occupés à cette besogne, nous devons nous abriter dans ces tombes fraichement creusées, car la mitraille a repris de plus belle. Le fer et le feu tombent du ciel.
    ------Enfin, à 3 h 30, nous apercevons deux torpilleurs qui entrent au port et accostent au quai de la gare maritime. Ce sont le «Branlebas» et le «Bourrasque».
    ------ Les opérations d’embarquement se font dans l’ordre le plus parfait et durent à peine une demi-heure. Le sort m’a désigné pour le «Bourrasque», de même que 800 camarades environ. Nous appareillons et quittons le port, le bâtiment sur lequel j’ai pris place se trouve en tête. Le «Branlebas» suit, loin derrière nous et bientôt nous ne l’apercevons plus.

    ------ Bon nombre d’entre nous ont le cœur gros de pleurs de savoir leur famille encore dans la fournaise que nous venons de quitter. Les larmes me viennent aux yeux quand je vois au loin Malo et Rosendaël où j’ai laissé ma femme et mes deux petits…
    ------« Mais nous ne sommes pas en sécurité. Trois avions nous ont repérés et nous attaquent sans répit. Leurs mitrailleuses et celles de la D.C.A du torpilleur crépitent. La mitraille balaye le pont, les bombes aériennes et terrestres sifflent et éclatent autour de nous. Car, nous arrivons au large des côtes belges et les batteries côtières nous harcèlent sans arrêt. Il est près de 5 heures. Tout le monde est sur le pont. Le «Bourrasque» ralentit brusquement son allure et fait marche arrière. Ne sachant ce qui se passe, je me dirige vers l’ouverture qui donne accès aux machines et qui est placée près de la troisième cheminée. A peine suis-je engagé dans cet étroit passage qu’une formidable explosion me projette contre la porte. Est-ce une mine, une bombe, une torpille? Jamais je ne le sus. Je me précipite sur le pont qui est jonché de cadavres, les officiers interviennent pour maintenir l’ordre. Le bateau a été gravement touché. Déjà il s’enfonce lentement dans les flots en oscillant sur tribord. Des soldats, pris de panique, se jettent à l’eau, sac au dos, ils coulent à pic. Des ordres fusent de toutes parts. Celui de se mettre des deux cotés pour essayer de rétablir l’équilibre gravement menacé est donné en vain. Nous essayons de dégager un soldat qui a les pieds engagés sous un tube lance-torpilles déplacé par la violence de l’explosion. Voyant nos efforts inutiles, il nous dit stoïquement :
    « Ne vous fatiguez pas les gars, sauvez vous ! »
    ------Cependant, une deuxième explosion ébranle l’arrière et fait de nouvelles victimes. Quelques militaires ont réussi à mettre une vedette à la mer. Je reçois l’ordre d’essayer, avec quelques-uns de mes camarades, d’en mettre une seconde. Mais celle-ci est déjà remplie de soldats et la tâche s’avère difficile. Le bâtiment se retourne maintenant sur bâbord. Avec la pression d’eau, la vedette craque de tous bords et ses occupants sont engloutis par le remous. Je suis cramponné au câble qui relie le bossoir à la cheminée et je me trouve submergé. Soudain, je me sens violemment projeté à la surface et je me retrouve nageant au milieu des sacs de marins, de valises, de débris de bois de toutes sortes, perdant le sang parles oreilles et par le nez. Je suis témoin de scènes atroces qui restent gravées dans ma mémoire.
    ------« Un marin du Bataillon de Côte : le matelot Cosic, nageait et soutenait un camarade ; bien que ce dernier lui demandait de le lâcher, il le maintint quand même à la surface. Ils disparurent tous deux dans les flots. Partout ce n’était que cris et plaintes.
    ------Le «Branlebas» était arrivé et commençait déjà le sauvetage des naufragés. Pendant longtemps je nageais, me soutenant à une chaise de cuisine à laquelle je dois la vie.
    Enfin, un chalutier nous avait repéré. Bientôt j’étais recueilli à bord avec sis de mes camarades dont l’un ne savait pas nager et fût sauvé par un fulmogène qu’il avait agrippé.
    ------Déjà le chalutier avait plusieurs rescapés à son bord. L’équipage nous réconforta de son mieux. Du thé largement arrosé de rhum nous fût servi. Nous nous réchauffâmes au carré. Mais nous ne pûmes obtenir de vêtements de rechange et je devais conserver mes habits imprégnés de mazout pendant encore plusieurs jours. Mais je remontais bientôt sur le pont.
    ------Sur l’eau flottaient de nombreux cadavres recouverts de mazout qui formait une large tâche sur la mer. Deux explosions virent encore mettre le comble à notre douleur et nous assistâmes, impuissants, à la fin de notre cher bâtiment qui se retourna complètement et coula lentement de l’arrière.
    Le chalutier patrouilla quelque temps autour de l’épave où seule la quille émergeait. J’aperçus de nombreux naufragés agrippés à celle-ci. Les efforts du chalutier pour essayer de les recueillir à son bord furent vains. Quelques jours après, je rencontrais des camarades qui étaient restés accrochés à la quille pendant plus de 13 heures et furent sauvés par un chalutier qui passait à proximité.
    ------Sur 800 passagers, plus de 500 trouvèrent la mort dont de nombreux dunkerquois».
    ------Notre interlocuteur ne pouvait guère contenir son émotion à l’évocation de ce terrible drame.
    ------Au loin, le vent soufflait avec de sinistres mugissements. On croyait entendre la plainte des chers disparus, ceux de mai 1940, que la grande bleue a ensevelis, alors qu’ils venaient d’échapper à l’Enfer de Dunkerque et croyaient échapper à la mort.

    -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ---- Pierre VEROVE.

    Extrait de l'article de la "Voix du Nord du 8 janvier 1960" .


    MIRACULÉ DE L'ENFER DE DUNKERQUE

    M. L'INGÉNIEUR VERMONT VA PRENDRE SA RETRAITE

    ------Dans quelques jours, M. l’ingénieur Camille Vermont, chef du troisième arrondissement des Ponts et Chaussées de Dunkerque, prendra sa retraite. Cet Ardennais de vieille souche qui, voici cinquante ans, débarquait dans la cité de Jean Bart, fier de son titre d'adjoint technique que son acharnement au travail lui avait valu à l'Ecole des travaux publics, possède aujourd'hui une grande expérience du mécanisme portuaire qu’il contribua durant toute sa carrière à perfectionner et à moderniser. Il avait 17 ans quand il fut affecté à Dunkerque aux services du Directeur du Port, M. Sylvain Dreyfus, qui devait être appelé à la vice-présidence du Conseil Général des Ponts et Chaussées. C’est juste avant la guerre de 1914 qu’il connut son nouveau « patron », M. Bourgeois, futur directeur du port de Beyrouth. Mobilisé au début de la guerre, et une citation à l’ordre du régiment.
    ------En 1919, Il ralliait son poste à Dunkerque pour préparer le concours d'Ingénieur T.P.E, ce qui lui permit, en 1922 d'être nommé chef de bureau du Directeur du Port. A M. Bourgeois avait succédé M. Monseran. qui devint directeur de la concession française de Shanghai. Il exerçait les mêmes fonctions « sous » M. Broquaire, futur Inspecteur général, puis de 1938 à 1940 « sous» M. Etienne prenant la direction du port alors que les nuages de la tourmente s'amoncelaient à l'horizon.

    LE DRAME DE SA VIE:
    Le naufrage de la « BOURRASQUE »


    ------Affecté spécial à son poste de chef de bureau de l'ingénieur en chef, M. Camille Vermont devait être, en 1940 au cœur de la bataille. Du Q.G des services maritimes près de l’écluse Guillain, il fallait coûte que coûte assurer le fonctionnement des ouvrages portuaires dont dépendaient l'arrivée du ravitaillement, des munitions, et bientôt en transport de troupes qui engageait le sort de toute une armée.
    ------Le 30 mai, la résistance de Dunkerque touche à sa fin. Sous d'effroyables bombardements les services du port n'ont plus rien d'autre à faire que de chercher leur propre salut. A 4 heures, l’ordre est donné par l’amiral Abrial au personnel de M. Etienne, directeur du port, de s’embarquer par petits paquets, dont quelques-uns à bord de la « Bourrasque ». Sur le quai Félix Faure, ils sont 1.500 à l'attendre ce rapide torpilleur portant la marque de fabrique des chantiers dunkerquois, ainsi que son « matelot » le torpilleur, « Branlebas ». Quinze cents hommes de troupe et, noyée dans 1a masse, une poignée de fonctionnaires des Ponts et Chaussées, dont Camille Vermont, Housé et Pauchet, ingénieurs T.P.E, Dhennin, chef d’atelier, Wellens, officier du dragage, Lefebvre, électricien. Quelques civils aussi, MM. Bourbonnaud, notre actuel commissaire d'avaries, et Lelann, enfin une femme dont le calme en impose à tous, Mme Sbraire commerçante de la rue Poincaré.
    ------A 15h30, les deux bâtiments de la « Royale » s'amarrent près de la gare maritime. La « Bourrasque » a bientôt fait le plein de son chargement humain.
    ------« Larguez derrière ! ».
    ------Les dés du destin sont jetés. A Dieu val... Parmi les 900 hommes qui s'entassent sur le pont, dans les coursives, partout à l'intérieur, rares sont ceux qui ont pu se procurer un collier pneumatique ou une ceinture de sauvetage.
    ------« Paré partout ! ».
    ------« En avant trente tours ! ».
    ------« En avant trente tours ! » a répété le timonier en actionnant le chadburn.
    ------A trois nœuds, la « Bourrasque » a gagné le large. Lentement elle s'éloigne du port cap à l'est sur la passe de Zuydcoote, route plus longue mais jugée moins dangereuse pour gagner l'Angleterre. Le torpilleur a poussé progressivement jusqu'à 300 tours, son maximum, mais sans que sa vitesse puisse dépasser 25 nœuds. Les lueurs des incendies ravageant Dunkerque s’estompent à l’horizon. La « Bourrasque » suivie à 2 milles du « Branlebas », passe en vue de Nieuport et abattant sur bâbord gagne le large. Les obus de l’artillerie allemande, installée sur la côte, encadre les bateaux. Mais à 17 heures, ils sont hors d’atteinte à 10 milles d’Ostende. Une inquiétude : les mines. La ceinture magnétique de la « Bourrasque » a été arrachée sur quatre mètres, par le « Siroco », une semaine auparavant, à Boulogne. Pour la suite, faisons appel aux souvenirs de M. Camille Vermont:
    « Lorsqu'une explosion se fit entendre sur l'arrière, on nous rassure en affirmant qu'il s'agissait d'un accident survenu dans la chambre des machines. Mais j'avais l'impression que le bateau s'enfonçait lentement en s'inclinant sur bâbord. Je sortis ma montre et prenant comme point de repère une ligne de rivets, et calculais la progression de l'enfoncement.»
    ------« Aucun doute n'était permis. Nous coulions. C'était d'après mes calculs une question de minutes, j’aperçus Mme Sbraire sur le pont; Si vous avez, lui dis-je, un acte de contrition à faire, c'est le moment ». Sa seule réaction fut : « Mais, Monsieur, j'ai deux enfants ! ».
    ------« Le navire s'inclinait de plus en plus sur bâbord. Afin d'éviter d'être paralysé dans une cohue à la mer, je me jetais à l'eau, exhortant mes voisins à en taire autant. Après avoir nagé un moment, la mer heureusement était calme; j’agrippais un morceau de bois tombé de la « Bourrasque ». L'espar providentiel fut bientôt pris d'assaut. Nous étions huit à nous y accrocher, dont Mme Sbraire, qui avait sauté avec moi. Nous nous sommes éloignés du bateau dont le mazout se répandait sur l'eau. La « Bourrasque » s'était couchée sur le flanc. Les naufragés tombaient par grappes à la mer. D'autres s'accrochaient encore sur l'avant. Il est impossible d'oublier l'inhumaine clameur, les hurlements déchirants poussés par des centaines de malheureux emportés par les remous, asphyxiés par la nappe visqueuse de mazout. Le bateau s’est figé la quille en l’air, son grand mât appuyé sur un banc de sable. Une soixantaine d’hommes restèrent accrochés à la rembarde tribord émergeant encore. Une grenade sous-marine fit voler en éclat ce magma humain. Il en restait trente qui s’accrochaient encore à cheval sur la quille. Leur calvaire devait durer toute la nuit. Quinze seulement en réchappèrent. Quant à moi, je perdis connaissance et dus mon salut à mes compagnons d'infortune, notamment Martin, l'ancien gardien de but de l'équipe de football locale, qui réussit à me maintenir à la surface ».

    LES ANGLAIS:
    Pas de cadavres à bord !


    ------La suite de l'histoire, M. Vermont ne la connaît que par le récit de ses compagnons. Depuis plus d'une heure, les huit rescapés se débattent toujours autour de leur épave, lorsque surgit une petite vedette anglaise. L'un après l'autre, les Français sont hissés à bord. Quand arrive le tour de M. Vermont, surnageant comme un cadavre, les Anglais hésitent. A quoi bon s'embarrasser d'un mort. C'est le gardien de but et le marin breton Beaumont qui doivent tirer le « mort » par les cheveux et le hisser à bord. Mais à la vue du corps étendu sur le pont, l'équipage britannique décide de le rejeter à la mer.
    ------Les Français insistent : « Prenez-le puisqu'on vous l'amène... ». Le « mort » est autorisé à rester à bord. Mais la vedette tombe en panne d'essence. Il faut transborder sur un chalutier faisant route sur Douvres. L'ordre étant de ne pas ramener de morts en Angleterre, deux hommes de pont empoignent le corps de M. Vermont. Une fois de plus, les Français s'interposent et obtiennent un nouveau sursis pour le « cadavre » de l'ingénieur.
    ------Le corps a été poussé sur le plat bord. M. Vermont gît le dos appuyé sur une bouche d'évacuation d'eau qui, suivant les oscillations du bateau, agit comme une ventouse. C'est ce qui devait le sauver. Le « mort » ressuscite... Longtemps il se croit dans la cave de sa maison de Malo. Mais pourquoi ces étoiles? Pourquoi ce mouvement? Lentement, il recouvre ses esprits... là-bas. c'est Douvres. M. Vermont, miraculeusement sorti de l'enfer de Dunkerque, blessé à la jambe, devait être hébergé dans un dancing de Londres. Rapatrié en zone libre par un bateau-hôpital, il devint le chef de bureau du directeur du port de Marseille. M. Peltier, futur directeur des ports maritimes. En novembre 1945, il regagnait Dunkerque où il était nommé ingénieur en chef du 3e arrondissement. Responsable des engins de levage et du réseau électrique dont, il était en outre chargé du contrôle des Wateringues de la Flandre Maritime. Tout récemment, M. l'ingénieur Vermont était élu président du Syndicat intercommunal d'assainissement de la Région de Dunkerque. A quelques jours de son départ en retraite, il nous reçut hier, avec la gentillesse que tous les usagers du Port lui connaissent. Le drame de la « Bourrasque » ? L'excellent ingénieur en garde un souvenir palpable qu'il déplia devant nous : son faux-col noirci par le mazout, qu'il portait lorsqu'il se jeta à l'eau : une relique...

    Un singulier destin: celui de Mme Sbraire

    ------Qu'est devenue l'héroïne du drame de la « Bourrasque » Mme Yvonne Sbraire? Notre concitoyenne, tenant un commerce de stylos rue Poincaré, restait seule à Dunkerque, ses deux enfants étant réfugiés dans le Pas-de-Calais et son mari étant au front. Elle travaillait comme secrétaire à l'Intendance quand elle reçut l'ordre d'évacuation par mer. « J'étais, nous dit-elle, une excellente nageuse et jamais, dans le plus grand péril, je n'ai désespéré ».
    ------A Londres, Mme Sbraire fut d'abord affectée au service des réfugiés belges, puis contracta un engagement aux Forces Françaises Libres. C'est ainsi qu'elle entra au secrétariat du Général de Gaulle. Elle se dévoua à l'organisation du banquet annuel des Gens du Nord que présidait le chef de la France Libre. Versée au 2e Bureau, elle eut à examiner le cas de nombreux Français ayant pu gagner l'Angleterre pour reprendre le combat. Mme Sbraire rentra en France avec les années libératrices.
    Elle a repris aujourd'hui sa paisible activité de commerçante, rue Poincaré.

    ------- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Voix du Nord 8 janvier 1960




  • Sources:

  • "Equipe dkepaves":
  • fiche épave n°35 DK Plongée.
  • extrait de: "http://home01.wxs.nl/~lange133/wrecks-wrakken/".
  • extrait des notes de Mr Dehaene.
  • "Ronny Verpoorte":
    "René Alloin":
  • fiches techniques et historiques.
  • "Le service historique de la défense".
    "Bruno Pruvost":
  • Article du " Nord-Maritime du 29 septembre 1942" extrait des Archives Municipales de Dunkerque.
  • Article de la " Voix du Nord du 8 janvier 1960" extrait des Archives Municipales de Dunkerque.



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